La problématique des forêts d’Afrique équatoriale s’analyse aujourd’hui de façon quasi-corrélative au réchauffement climatique et au financement de son atténuation. C’est sans nul doute en raison de la fracture climatique mondiale et de la facture qui en résultent entre, d’un côté, les pays industrialisés qui sont les plus gros pollueurs de la planète, et de l’autre, les pays en développement, moins pollueurs et détenteurs des ressources forestières, mais aux prises à la déforestation, responsable de 20% des émissions du CO2.
Dans une économie mondiale où la concurrence est la règle et où les agricultures et les tissus industriels nationaux sont inégalement productifs, la fracture climatique se chevauche avec le déséquilibre agricole mondial, dans lequel l’agriculture sur brûlis en Afrique équatoriale fragilise les efforts d’une foresterie responsable et donc de lutte contre le réchauffement climatique. C’est autour de ces constats que la question forestière figure dorénavant en bonne place dans les tribunes internationales comme en témoigne le discours du Secrétaire-général adjoint des Nations Unies et Directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) Achim Steiner, sur le Bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical du monde.
En mettant l’accent de façon «politiquement correcte» sur les enjeux pour la sauvegarde et la foresterie responsable dans le Bassin du Congo, en lien avec le réchauffement climatique et sa facture, on est tenté de nuancer ou du moins d’approfondir certains aspects de son propos.
En effet, un rapide rétrospectif des évolutions en foresterie dans le Bassin du Congo montre, contrairement à ce qu’affirme le Secrétaire adjoint des Nations Unies, qu’en fait, la mise en place de la gestion des ressources forestières n’a débuté qu’après les dénonciations répétées de la déforestation tropicale par les écologistes. Les préoccupations environnementales formulées ainsi lors de la conférence de Rio en 1992 ont révélé une double défaillance de l’action collective internationale et du mode de gouvernance forestière dans le bassin du Congo. Dans certains pays, les lacunes en matière de gouvernance forestière se sont conjuguées à des contestations de légitimité politique des décideurs nationaux par bon nombre de leaders politiques locaux. L’ensemble s’est traduit par des tensions politiques et sociales amplifiées par la crise économique. Ceci a fortement contrarié la mise en oeuvre d’une gestion responsable des ressources forestières.
Aussi, c’est davantage sous les pressions des organisations écologistes et les conditionnalités des institutions internationales, que les pays du Bassin du Congo ont entrepris des réformes de leur législation forestière pour une gestion forestière durable. Le Cameroun en la matière fait figure de pionnier dans la région, car la réforme de sa législation forestière remonte à 1994. Puis d’autre pays comme le Congo Brazzaville et le Gabon ont suivi cette voie de réforme. Malgré tout, ces pays ne se sont pas pour autant donné véritablement les moyens de leur politique. L’exploitation forestière continue dans l’ensemble d’être dominée par des sociétés d’exploitation qui peinent à mettre en œuvre des plans d’aménagement forestier alors que dans le même temps, les exportations des produits forestiers restent essentiellement en bois bruts sous forme de grumes. Ce qui place les pays du Bassin du Congo à contre courant des tendances du marché mondial des bois, orienté vers des produits à plus forte valeur ajoutée. L’arrivée des opérateurs asiatiques dans le secteur forestier du Bassin du Congo avait été perçue par bon nombre de décideurs politiques comme une aubaine pour ce secteur. Toutefois, les pays asiatiques ayant un tissu industriel mieux développé que les pays du Bassin du Congo, cela s’est traduit par une accentuation des exportations de bois bruts vers l’Asie.
Il faut reconnaître cependant un sursaut politique dans le Bassin du Congo en matière forestière avec le sommet de Yaoundé en 1999, qui est l’acte fondateur de la Commission des Forêts d’Afrique centrale (COMIFAC). Celle-ci constitue l’instance politique sous-régionale de coordination et de la mise en œuvre du Plan de convergence. En 2005, le traité de la COMIFAC a été signé entre les pays membres afin de consolider la conduite des actions prévues dans le plan de convergence. Aujourd’hui, ces efforts pourtant louables sont quelque peu sapés par le manque de financement autonome de ladite commission, et par l’absence d’une harmonisation des politiques forestières pourtant préconisée dans le traité. Pendant ce temps, l’exploitation forestière reste entachée par des pratiques illégales comme l’a souligné le Secrétaire adjoint des Nations Unies et Directeur exécutif du PNUE dans son propos. Et ce ne sont pas les récentes mesures d’interdiction de grumes prises au Gabon, et assouplies du reste par les autorités elles-mêmes, qui vont changer fondamentalement la donne à court terme.
Derrière la question du bois illégal se trouvent celles de l’exploitation humaine des jeunes Africains en mal d’insertion sociale et désoeuvrés, de la concurrence déloyale par la mise en marché des bois ayant échappé à toute forme de fiscalité et, surtout, celle de l’accès à la ressource forestière. Bien sûr, on peut trouver, ici et là, des dispositions qui autorisent aux populations locales de récolter un certain volume d’arbres pour des besoins locaux. Il n’empêche que dans la pratique, ces dispositions sont généralement travesties par certaines autorités des administrations forestières nationales qui les appliquent à leur guise, créant ainsi des dysfonctionnements qui se muent en pratiques illégales. Aujourd’hui, à tort ou à raison, bon nombre de ces pratiques illégales se trouvent dans le secteur informel qui en fait constitue un filet de sécurité sociale pour des pans entiers de paysans et des populations urbaines. Cette situation est bien connue des décideurs des pays du Bassin du Congo, mais, ils répondent tout simplement par des mesures d’interdiction qui, on le sait, n’ont aucune efficacité.
Ainsi, il apparaît assez insolite de constater que, pour espérer voir appliquer la législation forestière dans le bassin du Congo et lutter contre le bois illégal dans les jours à venir, il eût fallu que l’Union européenne mette en place un dispositif réglementaire appelé FLEGT (Forest law Enforcement, Governance and Trade) qui exigerait, à l’aide des Accords de Partenariat Volontaire, de justifier de la légalité des produits bois entrant sur le marché européen. Ceci n’est rien d’autre qu’un aveu de faible gouvernance et de faiblesse des dispositifs juridiques en matière de traçabilité et de foresterie responsable par les pays du Bassin du Congo. En réalité, les décideurs de ces pays auraient déjà dû comprendre qu’en l’absence d’une politique équitable d’affectation des terres, de redistribution des richesses, et d’accès à la ressource, des comportements de prédation sur la ressource forestière pouvaient émerger.
A contrario de la question du bois illégal, qui est relativement nouvelle par son actualité, celle de l’agriculture vivrière sur brûlis qui se pratique au détriment de la forêt est en revanche très ancienne. L’agriculture vivrière sur brûlis dans ces pays est caractéristique de l’actuel déséquilibre agricole et alimentaire mondial, fragilisant de facto les efforts de lutte contre la déforestation et la destruction de la biodiversité forestière. Cette question agricole n’a pas été résolue pour autant, ni dans le plan de convergence de la COMIFAC, ni dans les récents sommets sur le climat dans lesquelles les questions forestières ont fait irruption.
L’agriculture vivrière sur brûlis continue d’être en compétition avec l’usage des terres forestières pour la satisfaction des besoins alimentaires des populations. Dès lors, on comprend que la résolution de la question climatique en lien avec la lutte contre la déforestation ne doit pas se limiter à un simple débat sur la facture climatique et au versement des subits de la part des pays développés pour des émissions de CO2 évitées ou à éviter. Mais, au contraire, elle doit participer à l’émergence d’un nouveau modèle de développement qui prend en compte la forêt dans sa relation avec le développement et particulièrement les activités agricoles, afin d’ouvrir des chantiers d’investissement agricole productifs et responsables, de restauration des forêts dégradées, de gestion des aires forestières protégées, tout en facilitant une certification forestière crédible. C’est en partie dans cette perspective que la certification FSC (Forest Stewardship Council) tente de suppléer partiellement à la faible gouvernance dans ces pays, en exigeant des entreprises une gestion forestière économiquement viable, écologiquement responsable et faisant participer les populations locales aux bénéfices de l’exploitation forestière. De l’ensemble de ces réalisations pourrait résulter la réduction de la fracture climatique.
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