L’inerte et le vivant
L’inerte. Si l’on se réfère à la définition « littérale », une matière première est un élément chimique parmi les 118 référencés aujourd’hui dont 94 (ou 97 selon les sources) sont présent naturellement sur la terre. Encore faut-il avoir en tête que tous ceux-ci ne sont pas apparus en même temps comme par miracle et, qu’au même titre que pour les êtres vivants, les corps chimiques dits simples, se sont, sous l’effet de la transmutation, enrichis et diversifiés au fil du temps.
Assemblés entre eux, ces éléments ont donné naissance à des composés chimiques plus complexes, présents physiquement sous différentes formes, gaz, liquide ou solide selon l’environnement dans lequel ils se trouvent (T° et pression). L’exemple le plus représentatif est incarné par l’eau que nous côtoyons quotidiennement sous ses trois formes, liquide, vapeur et glace.
Voilà pour la matière première issue de la nature (les corps simples et les composés chimiques).
Le vivant. Présent sur terre depuis environ 3,5 milliards d’années, les êtres vivants ne sont pas, matériellement parlant, constitués par des éléments chimiquement différents de ceux que nous venons d’évoquer. Par contre la nature a permis ou/et contraint le vivant à se développer sous des formes très variées et dans certains cas, particulièrement élaborées. Il s’agit en fait d’une progression qui, faute d’être simple, intègre logiquement le phénomène naturel du développement complexe dû à l’adaptation. La nature ne se contente donc pas de proposer (éléments chimiques), elle produit des organismes (végétaux, animaux…), dont on recense aujourd’hui entre 1,5 et 1,8 million d’espèces différentes et qui constituent ce qu’il est convenu d’appeler les ressources naturelles.
L’homme, ses besoins, son commerce…
Pour sa nourriture d’abord, puis pour son industrie et son confort ensuite, l’homme a dû apprendre à distinguer dans l’ensemble des ressources naturelles disponibles celles qui lui étaient nécessaires puis celles qui lui étaient profitables[1]. Il a ainsi sélectionné progressivement une partie des espèces végétales et animales[2] qui étaient à sa disposition, et cherché parmi les matériaux, le bois, les minéraux, ceux qui lui permettaient de fabriquer ses outils, développant ainsi progressivement son industrie.
Durant des milliers d’années, cette évolution s’est faite sur des espaces parcellaires, limités géographiquement et soutenus par la faible population d’un système tribal dont le savoir et la culture reposaient sur l’accumulation d’expériences transmises d’une génération à l’autre. Même si la transformation existait déjà, on peut considérer, compte tenu de sa faible amplitude et de sa technologie rudimentaire, que les ressources naturelles disponibles étaient utilisées en l’état.
Lorsque naissent les premières civilisations – c’est-à-dire des sociétés rassemblant une population soumise à des lois identiques, portées par une culture similaire et gouvernées par un projet politique commun, en général expansionniste –, va se développer également (et entre autres choses) la notion de commerce et celle, étroitement liée, d’économie. Or, le commerce induit le déplacement et donc la nécessité d’une optimisation du transport, donc du conditionnement, donc de la transformation…
Les matières premières aujourd’hui
Aujourd’hui, et pour faire court, le terme de « matière première » englobe tout autant des matières premières comme des minerais ou du bois, que des produits agricoles (pour la plupart issus de l’agriculture ≠ non produits par la nature), que certains combustibles, crevettes ou travers de porc, mais aussi le fret pour n’en citer que quelques-unes… Autant de réalités physiques biens différentes et biens éloignées de la notion « initiale ». En poursuivant sur cette voie, nous pouvons tout aussi bien évoquer les matières premières dites énergétiques constituées pour l’essentiel de produits d’origine organique comme le pétrole, le charbon, le gaz naturel… Puis, par extension nous évoquerons d’autres sources d’énergies comme l’énergie solaire ou éolienne qui ne sont déjà plus à proprement parler des… matières.
L’avoine, le blé, le maïs, l’orge, le riz, le colza, l’huile de palme, le soja, l’huile de Soja, le cacao, le jus d'orange, le caoutchouc, le lait, le café, le sucre, le coton, le bois, le charbon, l’éthanol, le gaz naturel, le pétrole, l’uranium, l’aluminium, le cuivre, l’étain, le nickel, le plomb, le zinc, l’argent, l’or, le platine, le palladium, le fret sont parmi les plus connues. On peut, pour ajouter à la liste, évoquer les noms curieux de rhodium, iridium et autres ruthénium, et y joindre également les noms savoureux de la framboise, celui de la truffe ou de la noix de cajou. Vous l’aurez compris, la liste ci-dessus n’est pas exhaustive.
Les "commodities"
En fait, rien n’est définitivement arrêté. Par exemple, les produits issus de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche sont tous des ressources (plus ou moins naturelles) faisant l’objet d’une cotation sur des marchés. La qualité ou la quantité produites et surtout l’importance stratégique et économique que revêt l’une plutôt que l’autre, lui permettra de faire l’objet d’une cotation sur un marché international et lui donnera un statut de « commodities ». Chacune d’entre elles trouvent dans sa destination, dans les capacités qui lui sont propres, sa raison d’être qui justifie sa présence sur les marchés mondiaux.
Pour poursuivre sur cet aspect particulier, il est également nécessaire de préciser que les produits cités sont très génériques et leurs statuts instables. Pour le bois par exemple, toutes les essences ne sont pas concernées par un marché unique. Si bien que la cotation du bois tel que vous pouvez la trouver sur le site commodesk.com ne concerne que le bois de construction de charpente situé aux États-Unis. Cela s’explique parce qu’une partie importante de la construction de maisons individuelles se fait traditionnellement à partir de structures et de charpentes en bois. Pour autant, le bois est également présent sur d’autres marchés comme en Europe par exemple. De provenance variable (bois exotiques africain, bois de sylviculture européen…), et à destination d’industries diverses (bois de chantier, de placage ou d’ébénisterie), ces bois font également l’objet d’une cotation spécifique.
Il faut préciser également que le fait qu’une matière première dispose d’une cotation sur un marché international ne présage pas de son système de production. Une part non négligeable de la production de coton, du riz ou de certains minerais provient ainsi d’exploitations de dimensions modestes.
Enfin, un marché est un marché. Bien que les échanges commerciaux soient de plus en plus optimisés, les équilibres entre l’offre et la demande de mieux en mieux maîtrisés en termes de besoins, le développement de produits de substitution est en progression constante et, à part quelques exceptions connues comme l’eau ou l’or, aucune matière première n’est irremplaçable ni à l’abri de la concurrence et donc de sa disparition au profit d’une autre.
Des cas particuliers
Pour conclure cette approche « identitaire » des commodities, il est nécessaire d’évoquer quelques cas particuliers assez emblématiques du glissement progressif que les marchés induisent et qui ouvrent la voie à l’intégration de nouveaux produits comme matière première.
L’eau
De par sa nature, l’eau est un élément qui répond parfaitement à la définition initiale de la matière première. Cela dit, sa nature consubstantielle et ses fonctions en font un élément constitutif essentiel qui lui donne un statut tout à fait exceptionnel. L’eau est unique et vitale. Elle est unique dans la mesure où aucun autre élément ni produit ne peut se substituer à elle. Nous avons le choix parmi un panel important de nourritures, nous n’en avons aucun pour pallier un manque d’eau. Elle est vitale parce qu’aucune vie n’est possible sans eau, ni en tant qu’élément constitutif, ni en tant qu’élément environnemental. En poursuivant l’étude nous pourrions aisément aborder des sujets comme la météorologie, l’agriculture, la pollution, l’industrie… Enfin à peu près toutes les activités naturelles et humaines sont concernées par l’eau, ce qui en fait un sujet transversal.
Ainsi, bien qu’elle fait l’objet d’échanges économiques à travers des conditionnements (mise en bouteille et distribution), des traitements particuliers (épuration, assainissement…) et que le coût de son utilisation par l’industrie et l’agriculture soit grandissant, l’eau en tant que telle n’est pas et ne doit pas être considérée comme une simple marchandise.
L’uranium
L’uranium est un élément chimique et tient donc de la matière première par sa nature. La capacité énergétique de cet élément est plus d'un million de fois supérieure à celle des combustibles fossiles pour une masse équivalente. De ce fait, l'uranium est devenu la principale matière première utilisée par l'industrie nucléaire pour produire de l’énergie. La technologie de pointe nécessaire à son exploitation, la (relative) rareté du minerai et surtout son potentiel militaire en font un produit stratégiquement très sensible. Son marché reste donc confidentiel et opaque.
Le fret
Le fret se définit comme le transport de marchandise et sa présence en tant que matière première peut surprendre. En fait, il s’agit de l’aboutissement d’une logique économique qui veut qu’une fois la marchandise rassemblée et accessoirement transformée, il soit indispensable de la transporter. Les conditions et le temps nécessaires du déplacement deviennent alors un élément tout aussi essentiel dans le processus commercial que la matière première elle-même.
Le Fret en tant que matière première n’intègre que le transport maritime international.
Le carbone
Le carbone est un élément chimique présent sur la terre depuis le début de sa formation et s’y trouve aujourd’hui sous forme cristalline (diamant) ou sous forme sédimentaire (pétrole).
En fait, celui qui nous intéresse ici n’est pas le carbone à proprement parler, mais le gaz carbonique, le CO2. Il s’agit d’un élément chimique composé de deux atomes d’oxygène et d’un atome de carbone.
Par un subtil et long travail de la nature, une partie du carbone présent à l’état naturel a été piégé au fil du temps sous plusieurs formes. Par exemple, certains animaux synthétisent le carbone pour constituer leurs coquilles ou les arbres leur bois et tous les corps organique contiennent, peu ou prou, du carbone.
Passés de vie à trépas, ces organismes deviendront selon le cas du bois mort, une masse de calcaire ou du pétrole par exemple, autant de matériaux qui, lors de leurs transformations et leurs utilisations par l’homme, libèreront le carbone qu’ils contiennent sous forme de… CO2.
Ce CO2 est un gaz initialement produit par la fermentation, la combustion ou la respiration des êtres vivants. Il est donc naturellement présent dans l’atmosphère et, bien que toxique, ne pose pas pour autant de problème particulier du fait des quantités raisonnables présentes dans l’atmosphère et du subtil équilibre qui y règne. Par contre, libéré en quantité importante, il est dangereux par les effets qu’il induit notamment sur la couche atmosphérique.
L’activité humaine est à l’origine, depuis plus d’un siècle et demi de la libération dans l’atmosphère d’une quantité considérable de gaz carbonique. Il s’agit d’une pollution importante qui participe au bouleversement des équilibres précaires qui règnent à la surface de la planète.
La communauté internationale a donc pris la décision d’imposer un seuil maximum d’émanation annuel sous la forme de quotas attribués à chaque pays en fonctions de différents critères. Sur le principe, ce seuil est revu à la baisse d’une année sur l’autre afin d’atteindre progressivement un seuil d’émanation tolérable. À charge pour les gouvernements de faire respecter les quotas qui sont attribués à chaque secteur industriel.
Ces quotas relevant d’une globalité annuelle, les industriels des pays développés ou émergents sont forcément bridés dans leur processus de développement et cherchent en permanence des moyens de contourner cette nouvelle réglementation contraignante. L’idée de la création d’un marché qui permettrait à ceux-ci d’acquérir des droits de polluer supplémentaires auprès de pays n’ayant pas utilisé les leurs fait alors son chemin.
Concernant le CO2 donc, il s’agit de permettre aux différents pays de proposer à la vente, sur un marché dédié, tout ou partie de leurs quotas, leurs autorisations d’émettre du CO2.
L’avenir semble se dessiner sur deux fronts
D’une part, l’émergence de nouvelles technologies utilisant des métaux rares aux caractéristiques physiques très particulières. En dehors des Platinium et autres Palladium à présent bien connues, s’ajoutent depuis peu un panel de matériaux bien plus étoffé. Communément appelées et réunies sous l’appellation « terres rares ». Le Cerium, le Lanthanum, le Neodynium, l’Yttrium qui entrent quotidiennement dans la fabrication de nos chères automobile, sont ainsi venus s’ajouter à la liste des « camps romains ». Également le Gallium qui est un élément essentiel de nos nouvelles ampoules à lumière blanche, mais aussi le Rhénium et le Ruthénium pour la fabrication de réacteurs, le Germanium dans l’application de la fibre optique et la technologie militaire et d’autres enfin qui permettent cette fabuleuse fonction dite « tactile » sur nos smartphones ou qui entre dans la fabrication de nos écrans plat… La liste est ainsi passé d’une dizaine de métaux rares dans les années 80 à plus de 45 répertoriés aujourd’hui, avec à la clef autant d’applications prenant en compte les particularités physiques de chacun d’entres eux. Autant dire que compte tenu de leurs applications industrielles, ils revêtent tous une dimension stratégique de la plus haute importance. Si l’on ajoute à cela qu’actuellement la Chine en est pourvoyeuse à hauteur de plus de 90 % et qu’elle a annoncé à plusieurs reprise son intention d’en limiter l’exportation.
En ce qui concerne ces matériaux, nous sommes encore dans une définition assez classique de la matière première. Il en va tout autrement de ce qui va suivre.
Il faut garder en tête que depuis l’avènement de la science génétique et l’autorisation de breveter le vivant comme une marchandise (en tant que création à part entière), les principales industries à l’origine de ces formes de brevets, que ce soit à destination de l’agriculture, de l’élevage ou de l’industrie pharmaceutique pour ne citer que celles-ci, n’ont d’autres objectifs que d’imposer « leurs » produits sur les marchés.
Pour n’évoquer ici que le domaine de l’agriculture comme exemple, les industriels concernés sont parvenues à imposer leurs produits sur les marchés internationaux. Pour parvenir à leurs fins, ces sociétés ont eu recours à une double politique. D’une part imposer leurs produits génétiquement modifiés lors de nombreux accords commerciaux bilatéraux (il s’agit d’inclure leur marchandise dans le « package » faisant l’objet de la négociation entres pays) tout en se portant systématiquement acquéreur de leurs équivalents naturels afin de les retirer du marché et d’en interdire l’accès. Les OGMs commercialisés étant systématiquement et volontairement non reproductibles ou/et dégénérescents, cette attitude a donc pour conséquence de contraindre les agriculteurs à acheter chaque années de nouvelles semences OGMs…
Ainsi, non seulement les OGMs sont en passe de supplanter et de se substituer progressivement à toutes autres formes de vivants traditionnellement utilisées en agriculture mais également devenir de fait des matières premières vivantes à l’accès limité uniquement détenues par quelques rares groupes privées qui, au fil des années, sont parvenus à restreindre à quelques unités de variétés végétales auparavant présentes naturellement par centaines ou par milliers.
L’avenir est dans le recyclage
Pour ce qui est des « terres rares » (comme du reste d’ailleurs) la solution à court terme est probablement moins dans l’exploitation minière que dans la capacité de chaque état, de chaque entreprise à isoler et à récupérer sur les objets manufacturés les matières premières utilisées. Être en mesure dès leur conception, d’anticiper la faculté de récupération sur les objets tout en mettant en place les structures de traitement des « rebus » est probablement la meilleure façon d’aborder les problèmes et les désagréments économiques, stratégiques et surtout environnementaux liés à l’exploitation de ces matériaux.
La quantité disponible, les besoins croissant et l’impact environnemental de leurs extractions sont telles que chaque quantité, aussi minime soit-elle, réutilisée à la suite d’un processus de récupération sera un gage d’indépendance et de responsabilité.
Il en est de même pour les semences, et de façon plus générale pour l’exploitation agricole dans son entier.
Interdire l’accès aux semences naturelles, aux variétés adaptées et contraindre à la monoculture, c’est fermer délibérément les portes à l’avenir, à l’autodétermination de chacun, à chaque ethnie, à chaque culture. Mais ce n’est pas seulement un problème de droits, c’est, là aussi, le gage d’une capacité d’adaptation, de ressources et de qualité de production que seule la nature est en mesure de nous garantir.
[1] La définition de « ressource naturelle » tend à s’élargir sensiblement. Le terme prend également en compte aujourd’hui la na ture et la surface des sols, la qualité de l'eau ou de l'air, le relief, la biodiversité comme autant de facteurs constitutifs d’un écosystème. En introduisant la notion d’interdépendance induite par celui-ci, on englobe aisément des potentiels économiques sous la forme de production d’énergies, d’oxygène ou d’épuration d’eau ce qui permet d'estimer sa valeur économique potentielle en intégrant sa capacité de production propre.
[2] Globalement, on peut tout de même noter que si durant des milliers d’années l’homme a su sélectionner aux quatre coins du monde un nombre considérable de plantes, de baies et d’animaux de toutes sortes pour optimiser ses ressources vivrières, ces 100 dernières années se sont soldées par un appauvrissement considérable en termes de variétés disponibles.
Commodesk
08 / 06 / 2010