"Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, les écologistes et la communauté scientifique ont dit depuis longtemps que les forêts valent plus vivantes que mortes, que leurs services écosystémiques valent des milliards voire des trillions de dollars si nous pouvons les évaluer en termes économiques ".
Achim Steiner,Secrétaire-général Adjoint des Nations Unies
et Directeur Exécutif du Programme des Nations Unies pour l’Environnement
Géographie – Démographie – Cadre social et politique
Bien que d’autres régions sur le continent africain soient pourvoyeuses de bois, et notamment de bois précieux, celui qui a vocation à être employé dans le BTP ou dans la manufacture provient essentiellement de l’immense région du bassin du Congo.
Géographiquement, le bassin du Congo s’étend sur une superficie évaluée à 200 millions d'hectares (à titre de comparaison, la France a une surface d’environ 55 millions d’ha). Si une dizaine de pays se partagent, peu ou prou, cet immense territoire, l’essentiel de la production forestière de cette zone ne concerne que six d’entre eux, le Cameroun, la République du Congo, la République Démocratique du Congo (RDC), la République Centrafricaine (RCA), le Gabon, et la Guinée Équatoriale(1).
Les forêts du bassin du Congo sont considérées par le monde scientifique comme un gigantesque écosystème présentant encore de vastes espaces globalement épargnés et accueillant une spécificité biologique exceptionnelle à l’échelle mondiale. Les éléphants, les singes et les autres éléments de la grande faune naissent, grandissent et se reproduisent dans cette région, avec autour d’eux plusieurs centaines d’espèces animales, des milliers d’espèces végétales et près de 125 millions d’êtres humains qui, avec un taux de croissance démographique estimé à 2,87 %/an, pourrait tout simplement doubler dans les 20 à 30 prochaines années.
Pratiquant pour l’essentiel une agriculture vivrière sur brûlis pour assurer leur subsistance, ils tirent directement de la forêt le bois et une partie importante de leurs ressources (gibier, racines, fruits…). C’est une population souvent vulnérable et marginalisée qui, subissant depuis des années une pauvreté endémique(2), est extrêmement dépendante de la nature qui les entoure. L’altération du milieu forestier pourrait rapidement avoir des conséquences désastreuses et compromettre sa survie.
La proximité de conflits ouverts et armés, les tensions sociales et politiques exacerbées par l’ampleur de la crise économique et financière mondiale caractérisent le contexte dans lequel s’effectue la mise en place de la gestion des ressources forestières du bassin du Congo.
Ressources & exploitations
Totalisant une superficie de forêts denses exploitables de prés de 162 000 km2, la région a été à l’origine de la production de plus de 8 millions de m3 de grumes en 2007, en hausse constante de + de 5 % par an depuis 2004 (source FAO). Pour 2008, l’Organisation Internationale des Bois Tropicaux avance une quantité de grume exportée de l’ordre de 7 741 000 m3 de grume (dont 4 200 000 m3 de produits transformés) sur un total de plus de 18 000 000 m3 produits sur le sol africain. Cette production de bois bénéficie pour l’essentiel au marché européen, à hauteur de 60 %, et à la Chine pour 30 %.
Selon les administrations des pays concernés, hormis au Cameroun et au Congo dont les taux de transformation avoisinent respectivement 75 % et 65 %, l’exportation se fait dans la majorité des cas sous forme de grumes. L’industrie de transformation du bois en Afrique centrale repose principalement sur la première transformation (sciage, déroulage et tranchage) et, bien qu’en constante augmentation, la quantité de bois transformée reste faible, ne représentant que 25 % du marché à l’international et même 19 % si l’on en croit une étude d’UbiFrance datée d’Avril 2008. Toutefois, l’apport du secteur du bois aux économies nationales, 41 % des recettes d’exportation pour la RCA en 2007 (et par ailleurs principal pourvoyeur d’emplois), est d’une telle importance que le développement de cette filière ne peut que se diriger vers la production de produits transformés à plus haute valeur ajoutée. Les entreprises françaises semblent avoir beaucoup investi dans ces activités, les codes forestiers obligeant progressivement les exploitants à transformer localement une partie, voire la totalité des grumes extraites. C’est le cas en Guinée Équatoriale depuis 2007 pour la totalité des productions, ainsi que pour le Congo qui, lui, impose une transformation à hauteur de 85 %.
Pour information, selon l’OIBT, la production mondiale de grumes d’origine tropicale a été de 140 millions de m3 en 2008, soit un peu plus de 11 % de la masse totale de bois rond industriel qui s’est élevé à 1 280 millions de m3 cette année-là[3].
Secteur formel et informel & économie
En 2008, l’impact de la crise économique et financière est quasi immédiat, rapide et brutal. Les entreprises de négoce travaillant à destination de l’Asie s’en sortent mieux, mais le marché européen subit de plein fouet la crise et les négociants voient leurs commandes chuter brutalement de 25 ou 30 %. Les « concessionnaires » étrangers, qui tiennent entre 50 et 65 % du marché, souffrent. Mais la situation est bien pire encore sur place. Ce sont des dizaines d’entreprises locales qui se retrouvent en danger immédiat, sans aide et le plus souvent sans trésorerie pour faire face. Rien qu’en République Démocratique du Congo ce sont 20 000 emplois directs ou indirects qui sont menacés, et tout autant au Cameroun. Le marché européen, on l’aura compris, est primordial pour l’économie du secteur forestier en Afrique équatoriale.
Répondant assez logiquement aux besoins vitaux de la population qui se trouve une fois de plus en première ligne, le secteur informel, déjà présent, se développe rapidement, occupe le terrain et se substitue à l’encadrement légal. En dehors de tout contrôle, il va parvenir à satisfaire les nécessités de tous, approvisionnant les populations rurales en produits forestiers de toutes natures, la population urbaine en bois d’œuvre et bois énergie et les marchés régionaux et internationaux en bois provenant de coupes illégales.
Législation & certification
Souffrant sans doute de contextes politiques instables et délicats, les institutions de chaque pays en charge de la gestion du bassin du Congo n’ont pas les moyens de leurs ambitions. Dans ce secteur, peut-être plus qu’ailleurs, la maîtrise et le contrôle absolument nécessaire, ne peut se faire que sur le terrain grâce à des équipes compétentes et responsables, dotées de moyens matériels et d’un appareil législatif adéquat. Or, il faut bien reconnaître que malgré les progrès réalisés dans le domaine de la formation, dans la mise en œuvre d’aménagements mieux structurés et une prise de conscience progressive des acteurs, les administrations forestières dans leur ensemble ne maîtrisent pas très bien le terrain.
L’appareil législatif présente souvent des incohérences ou des contradictions entre les différents textes de lois et l’absence de décrets d’applications ne contribue pas à assainir la situation. Les difficultés se situent également dans la communication où l’échange d’informations entre l’administration, les sociétés concessionnaires et les ONG ne sont pas optimum. Cette situation imparfaite se retrouve également sur le terrain. Les moyens sont rarement au rendez-vous pour effectuer les contrôles et les mesures nécessaires, que ce soit sur la nature des coupes, sur l’impact écologique réel ou sur les modalités de reversement et de répartition des redevances aux populations ce qui ne contribue naturellement pas à inciter l’engagement et l’implication absolument essentiels des habitants.
Pour de multiples raisons, la certification des bois issus de l’exploitation des forêts primaires d’Afrique centrale s’impose progressivement comme incontournable. Ces raisons tiennent à la mobilisation pour la préservation de la biodiversité, pour sauvegarder les capacités de stockage du CO2(4) ou pour assurer à moyen terme une valorisation économique de ces espaces par d’autres secteurs d’exploitation comme l’écotourisme par exemple(5). Les forêts d’Afrique centrale, qui ont été relativement préservées ces dernières années, représentant une ressource d’importance stratégique mondiale, les instances internationales, les ONG et certains pays importateurs (souvent sous la pression de leurs citoyens) ont élaboré et mis en place des principes de certification des grumes et du bois transformé d’origine africaine.
La certification la plus répandue aujourd’hui est sans conteste le FSC (Forest Stewardship Council). Cette certification, mise en place au début 2006, est considérée comme la plus exigeante au niveau international, prend en compte la qualité des aménagements établis par l’exploitant, mais également les aspects sociaux et environnementaux de son programme d’exploitation. La superficie forestière certifiée FSC avait atteint plus de 3 millions d’ha en octobre 2008 et 4 millions aujourd’hui, avec pour ambition d’atteindre 10 millions d’ha en 2012…
Mais c’est bien peu au regard des 162 millions d’ha exploités et des 200 millions d’ha que constituent cette forêt.
Dans ces conditions, forcément, les résultats ne sont pas au rendez-vous. En juillet 2009, à l’issue d’une mission au Cameroun dans la région de Nanga Eboko, l’ONG Amis de la Terre dénonce des coupes à l'intérieur d'une réserve forestière, l’utilisation frauduleuse de titres d'exploitation, la complicité de certaines administrations locales… Plus préoccupant encore, Samuel Nguiffo, directeur du Centre pour l’environnement et le développement (CED) à Yaoundé, n’hésite pas à enfoncer le clou et à faire le triste constat d’un échec en déclarant dans une interview à Jeune Afrique : « Vu comment le secteur est géré, l’arrêt de l’activité est inéluctable à terme. Autant que cela se produise aujourd’hui, que la forêt n’est pas épuisée. » Selon les sources de jeuneafrique.com à l’origine de l’article, l’exploitation illégale toucherait entre 30 % et 60 % des exportations.
Force est de constater que, malgré les bonnes intentions, la mise en place de certifications, de principe de traçabilité et les discours musclés des autorités à l’encontre des trafiquants, les coupes et le commerce de bois « illégal » demeurent une activité rentable et largement répandue.
La France et l’UE, clients rois
La France est le cinquième importateur mondial de grumes tropicales et le premier européen. L’Union européenne est très investie politiquement et commercialement dans cette région du globe. Elle est de ce fait régulièrement interpellée par les ONG à propos des conditions d'exploitation des ressources forestières (l’essentiel des bois issus des coupes illégales sont destinées au marché européen) et sur le comportement des industries pétrolières et minières dont certaines attitudes portent préjudices aux écosystèmes et aux populations locales. Le continent, sinon surexploité, en tout cas, mal exploité, a perdu près de 10 % de sa surface forestière ces vingt dernières années. Selon la FAO, au rythme actuel de 0,6 %/an, l’activité humaine ponctionne quelque 934.000 hectares de forêts annuellement sur le bassin du Congo, ce qui correspond à 12,79 % des pertes annuelles de la planète (7,3 millions d’ha par an disparaissent chaque année).
Le problème de l’exploitation illégale du bois est abordé pour la première fois, institutionnellement parlant, lors du sommet du G8 en… 1998.
En 2003, soit 5 ans plus tard, le processus FLEGT (pour Forest Law Enforcement on Governance and Trade - application des lois forestières, gouvernance et commerce) a vu le jour, initié par l’Union européenne. L’objectif est de parvenir à créer un cadre juridique international permettant la signature d’accords bilatéraux entre les états producteurs de bois tropicaux (pas uniquement africains) et les pays importateurs. Ce sont les APV (Accords de Partenariat Volontaire).
Le principe repose sur la signature d’accords légalement contraignants pour les deux parties en les obligeant à s’engager et à se conformer à un cadre précis de vérification de la conformité de la marchandise. À l’issue de leur mise en place(6), ces accords limiteront l’exportation des bois vers l’UE , mais également vers les autres destinations internationales et sur le marché local(7), uniquement aux bois qui remplissent les conditions de légalité définies de commun accord par les signataires. L’UE se fait là la garante au niveau international des bonnes pratiques d’exploitation. Cette initiative aboutit à la création d’un accord cadre initié par les Nations Unies. Celui-ci permettra aux pays en voie de développement de toucher des rétributions de la part des pays développés pour les émissions de CO2 évitées. Ces versements pourraient être conditionnés à leur investissement pour le développement durable. De telles mesures pourraient jouer un rôle essentiel dans l’incitation à préserver la couverture forestière.
Mais là également, les choses ne sont pas simples et la formule a ses détracteurs. Dans un entretien au Monde paru le 27 octobre 2009, Alain Karsenty, économiste au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et expert auprès de la Banque Mondiale, est très critique sur le projet. Selon lui, celui-ci s’appuie sur des calculs et des évaluations qui ne sont pas réalistes. Mais surtout, il fustige un principe qui repose sur l’incitation et le dédommagement et non sur l’investissement à long terme, estimant qu’à cet endroit, il serait profitable de viser au développement d’une agriculture raisonnée, raisonnable et durable afin d’éviter une dilapidation de l’argent et la poursuite de l’exploitation irraisonnée de la forêt.
L’urgence demeure et la nécessité qu’elle crée est souvent facteur de négligence. On mesure par ailleurs à quel point le temps qui passe est synonyme de destruction. Lorsque la FAO écrit dans son édition 2009 de Situation des forêts du monde – « On s’attend à ce que les progrès vers une gestion durable des forêts soient lents car il est probable que la déforestation se poursuivra au rythme actuel », il faut plutôt y lire du désespoir.
[1] Les autres pays sont le Burundi, le Tchad, le Sao Tomé-et-Principe et le Rwanda
[2] Selon la classification de la Banque mondiale, la RDC et la RCA, représentant à elles seules plus de 70 % de la population de la région, sont classées parmi les plus bas revenus par habitant avec moins de 950$/an
[3] Ces chiffres ne concernent que la production de bois non transformé. On peut y ajouter celle du sciage à hauteur de 42 millions de m3, celle du placage, proche de 3 millions de m3 et du contreplaqué estimé à 13,5 millions de m3.
[4] Les forêts jouent un rôle crucial dans le changement climatique en séquestrant ou en stockant de grandes quantités de carbone (par l'absorption de CO2) au fur et à mesure de leur croissance. L'arrêt ou le ralentissement de la vitesse à laquelle ces forêts sont défrichées est essentiel au maintien de leur capacité de stockage de carbone.
[5] La valorisation économique de la biodiversité reste très limitée, ce qui n’encourage pas les populations de la sous-région, qui font face à d’énormes besoins de développement économique, à s’impliquer davantage aux activités de conservation.
[6] La mise en application devrait commencer en 2011.
[7] Plusieurs pays africains ont signés des APV avec l’UE. Parmi eux le Ghana et la République du Congo, le Cameroun. D’autres accords sont en négociation avec des pays producteurs et notamment des pays de la région Asie/Pacifique.
Sources :
- Richard Eba’a atyi, didier Devers, Carlos de Wasseige et Fiona Maisels - Synthése du rapport sur l’État des forêts d’Afrique centrale - Rapport 2008
- François Ossama - Portail Afrique Centrale - Août 2009
- Panapress publié - Afrik.com - Mai 2007
- Patrick Sandouly et Antoine Labey - Jeune Afrique - Panique dans la filière bois - Avril 2009
- Groupe de la Banque Africaine de Développement – 2008
- REED - UNEP – Programme des Nations Unis pour le Développement - Septembre 2008
- Extrait de la « session de haut niveau de la 3e journée de la forêt - Conférence internationale de Copenhague le 13 décembre 2009.
- Alain Karsenty & Laurence Caramel – Le Monde – 27 octobre 2009
- Rapport N°2084, présenté par M. Jean-Paul Dupré à l’Assemblée Nationale, relatif au projet de loi n°1888 concernant les accords internationaux sur le bois.
- Examen annuel et évaluation de la situation mondiale des bois 2008 de l’Organisation Internationale des Bois Tropicaux.
Commodesk
09 / 02 / 2010